L’Actu Politique Actualité · France & Monde
lundi 21 septembre 2026
Accueil International États-Unis États-Unis : des migrants africains expulsés vers le Cameroun via des accords secrets
États-Unis

États-Unis : des migrants africains expulsés vers le Cameroun via des accords secrets

Partager
États-Unis : des migrants africains expulsés vers le Cameroun via des accords secrets
Un homme marche dans un paysage vallonne au Cameroun. © Adesolive · CC BY-SA 4.0
Partager
L’essentiel
  • Près de 25 000 personnes ont été expulsées vers des pays tiers par l’administration américaine de Donald Trump.
  • Le dispositif repose sur 35 accords bilatéraux confidentiels conclus notamment avec des pays africains et sud-américains.
  • Les migrants, souvent protégés contre un renvoi dans leur pays d’origine, sont transférés dans des États comme le Cameroun sans aucun lien préalable.
  • Le centre de transit de Yaoundé accueille des ressortissants d’une dizaine de nations, dont l’Éthiopie, le Ghana et le Sénégal.

Un centre de transit pour exilés sans attaches à Yaoundé

Dans un quartier résidentiel de Yaoundé, la capitale camerounaise, un complexe gouvernemental aux murs ocre sert désormais de centre d’accueil pour des migrants d’un genre particulier. Ce site, officiellement désigné comme un centre d’hébergement temporaire, accueille des hommes et des femmes qui n’ont, pour la plupart, jamais foulé le sol du Cameroun avant leur arrivée forcée par avion. Originaires d’Angola, de République démocratique du Congo, d’Éthiopie ou encore du Sénégal, ces individus partagent un point commun : ils ont été expulsés par les services de l’immigration américaine (ICE) vers ce pays tiers. Le centre d’hébergement temporaire de Yaoundé est devenu le point de chute de migrants africains expulsés des États-Unis en vertu d’accords de coopération dont les détails demeurent largement confidentiels. Dans les dortoirs spartiates équipés de lits superposés, les nouveaux arrivants tentent de s’orienter dans un environnement dont ils ne maîtrisent souvent ni les codes ni la langue, à l’image de Barbara, une ressortissante éthiopienne anglophone qui se retrouve isolée dans un pays majoritairement francophone.

Le mécanisme juridique de la « suspension d’expulsion »

La situation de ces migrants repose sur une subtilité de la loi américaine sur l’immigration. Beaucoup de ces personnes avaient obtenu une « suspension d’expulsion » (withholding of removal). Ce statut est accordé lorsqu’un juge estime qu’une personne a plus de 50 % de risque d’être persécutée dans son pays d’origine en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité ou de ses opinions politiques. Cependant, contrairement au droit d’asile classique, cette protection n’est pas absolue : elle interdit uniquement le renvoi vers le pays où le danger est avéré, mais n’empêche pas l’expulsion vers un « pays tiers sûr ». La législation américaine permet l’expulsion vers un pays tiers dès lors que l’administration estime que la sécurité de l’individu y sera préservée, créant ainsi une brèche juridique majeure. C’est précisément dans cette faille que s’est engouffrée la Maison-Blanche pour mettre en œuvre sa politique de fermeté migratoire, transformant le Cameroun en une plateforme de réaccueil pour des profils qui ne peuvent être renvoyés directement chez eux sans violer les conventions internationales sur les réfugiés.

Une stratégie d’externalisation basée sur des accords opaques

Pour systématiser ces renvois, l’administration Trump a négocié plus de 35 accords bilatéraux à travers le monde. Ces « deals », passés avec des nations comme le Mexique, le Panama, le Ghana ou la Sierra Leone, visent à externaliser la gestion des flux migratoires en échange de contreparties diplomatiques ou financières. Au Cameroun, l’accord s’est matérialisé par des échanges de notes diplomatiques plutôt que par des traités formels soumis au contrôle législatif. Cette méthode permet une exécution rapide des transferts de population sans susciter de débats parlementaires dans les pays signataires. L’administration Trump a multiplié les protocoles diplomatiques confidentiels pour externaliser la gestion des flux migratoires et désengorger les centres de détention américains. Selon les experts juridiques, le choix du Cameroun comme pays d’accueil pour des ressortissants éthiopiens ou ghanéens répond à une logique purement administrative, les autorités américaines cherchant des partenaires disposés à accepter des groupes de migrants de diverses origines en échange d’un renforcement de la coopération sécuritaire.

À lire aussi États-Unis : plus de 25 000 migrants expulsés vers des pays tiers

Des trajectoires de vie brisées par la guerre et les persécutions

Derrière les chiffres et les accords diplomatiques se cachent des parcours marqués par la violence. Barbara, par exemple, avait fui la région du Tigré en Éthiopie, un territoire dévasté par un conflit ayant causé environ 600 000 morts entre 2020 et 2024. Après un périple par le Brésil et une arrestation à la frontière américaine, elle espérait trouver la sécurité aux États-Unis. De même, Soraya, une ressortissante ghanéenne, a fui son pays pour échapper à des menaces de mort liées à son orientation sexuelle. Toutes deux ont été maintenues en détention en Louisiane avant d’être brusquement transférées vers l’Afrique centrale. Les migrants expulsés se retrouvent dans une précarité extrême au Cameroun, privés de leurs documents d’identité originaux et sans accès facilité à une assistance consulaire. Sur place, l’accès à un avocat est limité, et la pression des autorités locales s’exerce souvent pour inciter ces personnes à retourner volontairement dans leur pays d’origine, en dépit des risques de persécution qui avaient initialement motivé leur demande de protection sur le sol américain.

Une politique de dissuasion globale aux contours militaires

Cette politique d’expulsion vers des pays tiers s’inscrit dans une volonté plus large de l’exécutif américain de mettre fin à ce qu’il qualifie d’« invasion » migratoire. En déportant des personnes vers des destinations inconnues et sans attaches, Washington cherche à envoyer un signal fort pour décourager les candidats au départ vers les États-Unis. Le traitement des déportés, décrit par certains observateurs comme quasi militaire, souligne la dimension sécuritaire de l’opération. Les personnes sont souvent transférées sans préavis, parfois menottées jusqu’à leur atterrissage. Cette stratégie vise à décourager l’immigration illégale en démontrant que l’obtention d’une protection juridique partielle aux États-Unis ne garantit en rien un établissement durable sur le territoire. À Yaoundé, la situation demeure bloquée : sans passeports et sans ressources, ces naufragés de la politique migratoire américaine se retrouvent dans une impasse diplomatique, tandis que l’opacité des accords entre Washington et les capitales africaines limite toute possibilité de recours judiciaire international efficace.

Partager
Écrit par
Claire Vasseur

Suit l'exécutif et les arbitrages de Matignon.

L'Actu Politique suit la vie politique française au jour le jour : l'exécutif, le Parlement, les partis et les élections, sans oublier les territoires. Un tiers de notre couverture est consacré à la politique américaine et internationale, avec la même exigence : dire ce qui s'est passé, le replacer dans son contexte, et rien d'autre. Une rédaction de cinq signatures, un fil tenu tout au long de la journée.

CONTACTEZ LA RÉDACTION

Pour nous contacter, vous pouvez nous envoyer un mail directement à cette adresse : [email protected].

Copyright 2026 L'ACTU POLITIQUE. Tous droits réservés.