- Deux ans après le rapport de Mario Draghi, moins d’une recommandation sur six pour redresser la compétitivité européenne a été appliquée.
- Bien que l’épargne des ménages européens soit cinq fois supérieure à celle des Américains, 32 % de ces actifs dorment sous forme de dépôts bancaires.
- Pour surmonter les blocages de la règle de l’unanimité, des réformes structurelles proposent le recours à des emprunts communs et à des coalitions volontaires.
Un bilan d’application très limité pour le rapport Draghi
Deux ans après la présentation du rapport de l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, sur l’avenir de la compétitivité, l’évaluation de sa mise en œuvre révèle une forte inertie politique. Son diagnostic initial était pourtant sans équivoque : sans investissements massifs et coordonnés dans les domaines de l’innovation, de l’énergie, de la défense et des technologies numériques, l’Union européenne s’exposait à un déclin économique inexorable. Aujourd’hui, le constat est sévère puisque moins d’une recommandation sur six a été intégralement traduite dans les faits. Ce retard met en lumière un arbitrage fondamental pour l’avenir des Vingt-Sept, tiraillés entre le maintien d’un simple marché unique réglementé et la construction d’une véritable puissance stratégique autonome. Le sursaut attendu après les conclusions du rapport Draghi se heurte encore aux réticences de mise en œuvre au sein de l’Union.
Le paradoxe de l’épargne européenne face à la dynamique américaine
La perte de vitesse économique de l’Union européenne ne s’explique pas par un manque de capitaux disponibles, mais par leur affectation inefficace. Le taux d’épargne des ménages européens s’avère en effet près de cinq fois plus élevé que celui observé aux États-Unis. Cependant, la structure de cette épargne est profondément conservatrice : 32 % des actifs financiers des Européens sont conservés sous forme de monnaie et de dépôts bancaires, contre seulement 11 % outre-Atlantique. À l’inverse, les actions cotées ne représentent que 5 % des portefeuilles européens, contre 31 % pour les ménages américains. Cette frilosité financière contraint les jeunes entreprises innovantes du continent à chercher des financements à l’étranger, principalement aux États-Unis, où les marchés de capitaux sont plus profonds et les investisseurs plus enclins à prendre des risques. Alors que l’Europe dispose de capitaux abondants, son aversion au risque et l’émiettement de ses marchés pénalisent le financement de l’innovation technologique.
La recherche d’une souveraineté collectivement financée
Pour répondre à ce déficit d’investissement, le débat sur l’intégration politique est régulièrement relancé, faisant écho à la vision historique formulée par Victor Hugo en 1849 en faveur des « États-Unis d’Europe ». Selon les partisans d’une réforme fédérale, une telle union ne signifierait pas l’effacement des spécificités nationales, mais une répartition plus efficace des compétences. Si l’éducation ou la politique sociale ont vocation à rester nationales, les secteurs stratégiques comme la cybersécurité, l’énergie, l’intelligence artificielle et la défense requièrent une échelle continentale. L’achèvement du marché unique des capitaux et l’émission d’obligations européennes communes sont présentés comme des leviers indispensables pour financer ces infrastructures critiques tout en offrant aux épargnants un actif financier sûr et liquide. L’émission d’obligations communes permettrait de bâtir un marché obligataire homogène indispensable pour consolider le rôle international de l’euro.
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Dépasser les clivages politiques et la règle de l’unanimité
L’argument selon lequel l’hétérogénéité des pays européens ferait obstacle à une union politique plus étroite est souvent réfuté par l’analyse comparative. Aux États-Unis, l’écart de richesse entre l’État de New York et le Mississippi est supérieur à celui séparant l’Allemagne de la Grèce, et les règles fiscales divergent fortement entre la Californie et le Texas, sans que cela n’empêche le fonctionnement d’un budget fédéral et d’une armée commune. En Europe, le blocage demeure politique : les gouvernements continuent de privilégier leurs prérogatives nationales, les pays du Nord redoutant la mutualisation des dettes et les petits États craignant l’hégémonie des grands. Pour contourner la paralysie liée à la règle de l’unanimité, plusieurs pistes suggèrent d’avancer via des coalitions de pays volontaires et par des votes à la majorité qualifiée, en associant des partenaires extérieurs clés comme le Royaume-Uni, la Norvège ou la Suisse. Les disparités socio-économiques internes ne constituent pas un obstacle insurmontable, à condition de dépasser la règle de l’unanimité au profit de coalitions décisionnelles.
Les crises comme catalyseurs historiques de l’intégration
L’histoire de la construction européenne montre que les avancées institutionnelles majeures découlent souvent de situations d’urgence, conformément à la formule de Jean Monnet selon laquelle l’Europe se ferait dans les crises. Des exemples récents confirment cette dynamique : la crise financière des années 2010 a accéléré l’union bancaire, la pandémie de Covid-19 a permis la mise en place d’un emprunt commun inédit, et le conflit en Ukraine a relancé les discussions sur la défense commune. Toutefois, les crises ne garantissent pas automatiquement un approfondissement politique ; elles ne deviennent des étapes fondatrices que si les dirigeants nationaux acceptent de transformer ces chocs extérieurs en opportunités pour bâtir une souveraineté partagée face à la concurrence des grandes puissances mondiales. L’avenir de la construction européenne dépend de la capacité des États membres à transformer les crises actuelles en avancées politiques durables.